La providence
Au début de cette aventure, il y a donc un changement conséquent de milieu. Pour situer concrètement ce qui s’est joué il convient de préciser d’où on part et pourquoi ce déménagement a eu lieu.
Photographe indépendant depuis quelques années, je vis avec ma famille dans un appartement donnant sur une place très circulante. Nous nous trouvons à proximité d’une bretelle d’autoroute, une des principales entrées dans Strasbourg. Bien que nous ayons vue sur un parc, c’est peu de dire que la nature est absente de notre quotidien.
Le besoin de nature, le désir de cultiver un jardin, de vivre dans un environnement plus “sain” me travaillait depuis longtemps déjà. Le confinement avait exacerbé la pression que ce désir exerçait sur moi.
J’apprends alors que le Cercle de l’Aviron de Strasbourg cherche à recruter un.e gardien.ne.
Et tenez-vous bien : en échange de quelques heures hebdomadaires le gardien est logé sur place. Le lieu est aussi singulier : il s’agit d’une île, à deux pas du centre-ville historique de Strasbourg.
Le poste coche un nombre important de cases allant dans le sens de ce qui me semble désirable :
- près d’un hectare de verdure (bien plus que n’importe quel jardin que nous eussions pu nous offrir),
- en pleine ville, donc pas besoin de racheter une voiture (nous étions passés à l’autopartage depuis quelques années),
- suffisamment proche du lieu de travail de ma compagne et de l’établissement scolaire de notre deuxième enfant,
- les obligations contractuelles sont compatibles avec mon activité de photographe,
- un travail sans salaire et un habitat sans loyer, un bon début pour démonétiser progressivement son existence,
- etc.
Bref, je n’ai jamais éprouvé autant de stress avant un entretien d’embauche !

Une situation
Je suis finalement recruté et nous déménageons début septembre pour une prise de fonction lors de la fête annuelle du club d’aviron.
Me voici donc officiellement gardien et passeur de l’île Weiler ; et un peu jardinier aussi. Car, outre l’entretien des locaux dont je fais le ménage et les passages en barque lorsque les membres du club viennent ramer, je suis chargé de l’entretien extérieur du site.
Ces fonctions ne sont pas seulement un ensemble de tâches à accomplir en échange d’un gîte exceptionnel. Elles m’ont enrôlé dans de nouvelles manières d’être vivant et de nouvelles façons d’habiter.
J’y reviendrai plus en détail tout au long de ces récits. Notons simplement que cette nouvelle situation professionnelle et personnelle est une véritable révolution, à tous les étages de ma vie quotidienne.
C’est en effet la première fois que j’ai une situation. Non pas au sens de l’expression populaire « il a une bonne situation » – sous-entendu des revenus confortables, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Mais plutôt au sens littéral : mon existence est – enfin ! –située. Elle a un lieu propre, pour la première fois.
Je peux, en effet, exercer mon métier de photographe à peu près partout – et un très grand nombre d’activités se pratique ainsi, sans territoire assigné. Impossible cependant d’être gardien et passeur n’importe où. De même qu’un jardinier n’exerce pas sans un jardin. Et c’est toujours un jardin singulier.
J’ai donc une situation. Et dire qu’il aura fallu atteindre les 45 ans pour y parvenir !…
Appropriée
Avoir une activité située implique des changements profonds. Car il ne s’agit pas seulement d’accomplir des tâches. Il s’agit plus spécifiquement de les accomplir ici. C’est-à-dire de manière appropriée, adaptée à la situation du lieu où elles s’accomplissent. Les tâches s’ajustent au lieu. Ou plutôt, c’est leur situation qui les précise, qui les enrichit d’ajustements spécifiques.
En conséquence, “avoir lieu” désigne à présent “être enrichi par ce lieu”, “être approprié à cette situation”. Devenir propre au lieu. C’est ce que Vinciane Despret décrit avec tant de délicatesse et de finesse dans son ouvrage Habiter en oiseau1, où il est question de territoires.
Et puisqu’on parle de territoires, il faut reconnaître d’emblée que nous emménageons sur un terrain qui est déjà très largement peuplé par des oiseaux, des rongeurs, des arbres, etc. Un endroit marqué par de multiples usages, humains et non humains. Nous emménageons donc dans un millefeuille territorial qui, si on y prête un peu d’attention, ne manquera pas de faire irruption dans tous nos gestes.
C’est exactement le type de défi enthousiasmant que j’affectionne : il va falloir s’approprier ces territoires, leur devenir familier, les comprendre, c’est-à-dire se laisser enseigner leurs rites, leurs rythmes, leurs sagesses.

- Vinciane Despret,Habiter en Oiseau, Actes Sud 2019. ↩︎
