
Si on compare les plans historiques de Strasbourg, on constate que l’île Weiler n’existait pas avant la construction du canal du Rhône au Rhin – du moins pas sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.
Historiquement toute la zone Sud de la citadelle de Strasbourg était inondable à des fins militaires.
Ce plan de la ville datant du XVIIIème siècle est tiré de la collection de la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg. On y voit la confluence de l’Ill et du Krimmeri – “Rhin tordu” en alsacien – au Sud de la citadelle. C’est à cet endroit que sera construite la jonction avec le futur canal. Ce n’est qu’à partir du début du XIXème siècle qu’apparaît l’île Weiler.
Cette réalité historique est encore très largement présente aujourd’hui. D’abord dans le sol de l’île dont les couches supérieures sont très chargées en gravats de toutes sortes : éclats de briques, moellons de grès rose, vestiges métalliques…
S’il est avéré qu’une partie de ces gravats est plus récemment rajoutée pour surélever de quelques centimètres et stabiliser le sol de l’île, il n’en reste pas moins que l’île est le fruit des grands travaux d’aménagement des débuts de l’ère industrielle.
Ainsi, cet écrin de verdure au cœur de la ceinture verte est une friche industrielle. Un dommage collatéral de l’industrialisation des villes et des grands travaux d’aménagement du territoire. Sur la carte suivante datant de 1805, on voit comment le canal a transformé la géographie de cette zone humide et permis l’expansion urbaine vers le Sud par la même occasion.

Voici des vues détaillées qui permettent de mieux mesurer les évolutions. Si on regarde un peu plus en détails encore, on constatera par ailleurs que les bâtiments mentionnés en 1929 n’existent plus ou on largement été modifiés. D’autres ont depuis été construits…



Porosités
L’enseignement principal de cette découverte a trait à l’opposition traditionnelle entre ville et nature. Au regard du développement de la biodiversité sur l’île on peut affirmer que l’opposition des mondes est sans réel fondement.
Si l’activité humaine a effectivement tendance à détruire les écosystèmes, il n’est pas vrai que le vivant ne sais pas s’adapter et se développer, et ce, quelle que soit l’hostilité de son milieu. Dès qu’un lopin de terre, même industrielle, s’offre en friche, le vivant le colonise et se développe de façon foisonnante.
Dans la friche ci-contre (photographiée sur l’île Stella, voisine de l’île Weiler) la végétation s’appuie sur un grillage pour grimper. Se mêlent sureau, vigne et clématite avec les orties et autres herbacées au sol. L’ensemble offre un refuge très intéressant aux insectes et aux petits passereaux. Voici comment un espace anthropisé s’offre en point d’appui au développement de la biodiversité.
Imaginer ici une nature sauvage telle qu’elle souvent envisagée, c’est-à-dire vierge, n’a aucun sens. Au contraire, on pourrait presque imaginer des activités humaines tout à fait favorables au vivant. Ce qui nous manque alors pour aller de l’avant d’un point de vue environnemental, serait de mieux prendre en considération les possibles interactions positives entre humains et nature.
Il faudrait remplacer une pensée de l’opposition par une pensée de l’apposition. Voire même de proposition. Si nous pouvions développer une pensée (et donc une action) au sein de laquelle l’activité humaine est une proposition faite au vivant. Inversement, nous pourrions ainsi apprendre à considérer le développement de la biodiversité comme autant de propositions faites par le vivant, à adapter sans cesse pour de meilleures interactions. Profitables à tous.
En somme, il s’agit moins de devenir vertueux que de nous rendre poreux. J’aurais donc envie de plaider pour une vi(ll)e poreuse qui accepte d’être un peu plus envahie.
