Premier souci
Avant de franchir le pas, nous avons pris le temps, en famille, de peser le pour et le contre de ce déménagement.
Je m’engage à en assumer les contraintes :
- faire le maximum de passages en barque, de sorte que le quotidien de chancun.e reste fluide,
- assumer les tâches additionnelles liés au jardin,
- faire en sorte que notre quotidien soit confortable, malgré une certaine vétusté de la maison…
Rien de plus normal à tout cela, puisque c’est avant tout un désir personnel de vivre au vert.
Or, quand nous prenons nos quartiers dans la maison du gardien, en septembre 2022, les réserves de bois de chauffage sont quasiment épuisées. Il en reste à peine 2 stères. Et, coïncidence désastreuse, nous sommes en pleine crise des prix de l’énergie.
Les gens s’étaient rués pour refaire leurs stocks et, comme au temps de la crise Covid avec le papier toilette, plus aucun fournisseur habituel n’était en mesure de nous livrer le moindre stère de bois avant l’hiver.
Certes, la maison est équipée de radiateurs électriques. Mais comme elle est assez mal isolée, j’ai peur de trop faire chauffer le compteur électrique. Et puis la perspective des soirées d’hiver devant le poêle à bois était un des arguments pour déménager.
Ma première préoccupation, et non des moindres, est donc de trouver au moins 10 stères de bois de chauffage sec, et de préférence coupé à 25 centimètres.

Trouver matière
Je finis par trouver sur une plateforme numérique de vente entre particuliers 4 stères de chêne. Problème : non seulement il faut chercher le bois, mais en plus il est vendu en bûches de 1 mètre – longueur standard pour le séchage – alors que notre poêle n’accepte que des bûches de 25 cm. Qu’à cela ne tienne, je trouverai le moyen de les couper à la bonne longueur.
Me voici donc faire des allers-retours à 30 km de Strasbourg avec une remorque qui ne peut supporter qu’un peu plus d’un stère de bois à chaque voyage.
Mike, le vendeur, exploite quelques parcelles de forêt pour son propre usage et celui de ses voisins et proches. Il est très consciencieux ; je n’avais jamais vu de bois stocké avec autant de soin. Il est aussi très prévenant et généreux : le bois est préparé à hauteur sur une remorque, de sorte que je puisse aisément le charger. Et il y au moins 4,5 stères vendus au prix de 4.
Mike ayant pris connaissance de mes difficultés à me fournir, me propose d’aller couper quelques stères supplémentaires de frêne séché sur pied. J’étais refait !
Me voici donc avec 10 stères de bois. Il ne m’en manque plus beaucoup pour être sûr de passer l’hiver. Je trouve le reste chez mes parents qui débarrassent une cave encombrée de poutres, de chevrons et d’un vieux métier à tisser vermoulus.
Un abri
Ayant finalement acheminé suffisamment de bois sur l’île, encore faut-il à présent organiser de bonnes conditions pour son stockage. Car la situation actuelle ne convient pas vraiment : le bois est entassé pêle-mêle, sous un mélange de bâches, de vieilles tôles ondulées et de planches mal arrimées…
Je dois construire un abri digne de ce nom pour stocker cette ressource si précieuse.


Sur la façade Nord de la maison, je dispose d’un mur aveugle, maçonné, de 6 mètres de long. Il servira d’appui pour l’abri. Reste un problème à résoudre : avec quelles ressources pourrai-je construire mon abri, sachant que mes minuscules économies viennent de passer dans l’achat du bois et de la tronçonneuse pour le couper ?
Des briques alvéolaires qui traînent là feront les soubassements. Cela garantit une aération par le bas et empêche les remontées capillaires d’humidité. Des tuiles et des planches bitumées, issues d’une vieille cabane de jardin, serviront pour le plancher ajouré et la couverture.
Les poutres encore en bon état de chez mes parents feront la structure et 4 vieux volets à persiennes qui trainent par là serviront de cloisons latérales sans empêcher la ventilation. Enfin, des palettes feront les séparations intérieurs. Il ne me manque donc que la visserie, des chevrons et quelques lattes.
Ce qui me permet, à moindres frais, de construire un abri solide d’une capacité totale de plus de 18 stères de bûches coupés en 25 cm.

Une station de coupe
Un beau tronc, provenant d’un cerisier coupé deux ans plus tôt, posé sur quelques pavés, me fera un billot confortable.
Les tôles, rendues vacantes, me permettent de construire avec des palettes et quelques poteaux de jardin, un plus petit abri pour mettre à sécher les futures coupes de bois sur l’île ainsi que les branches tombées des arbres.
Car s’il y a bien un premier enseignement à tirer de ces aventures, c’est que le bois est une ressource précieuse. Pas question d’utiliser le bois de chauffage pour les barbecues d’été ou pour alimenter le braséro lors de soirées entre amis. Il faut valoriser tout ce qui peut l’être et économiser le bois de chauffe.
J’utilise enfin quelques éléments du vieux métier à tisser pour me faire un chevalet de coupe. Un support de 1 mètre de large, avec des appuis de 25 cm, disposés en quinconce de sorte que je puisse couper mes bûches et qu’elles versent naturellement de part et d’autre de ma toute nouvelle création.


Pré-occupation
L’hiver arrive et nous sommes prêts. Quel bonheur !
Je comprends alors physiquement, à travers les sensations agréables que procurent la chaleur et l’odeur du feu de bois, la valeur du confort thermique. Chaque calorie délivrée durant cet hiver particulièrement froid (jusqu’à -14°C certaines nuits !) a le goût inimitable d’un effort intense, d’une multitude d’actions.
C’est autrement plus satisfaisant et réconfortant que le chauffage central.
C’est peu dire que la perspective d’avoir assez chaud m’a pas mal occupé pendant les semaines passées. Que les miens puissent avoir suffisamment chaud m’avait sérieusement préoccupé. Et c’est sans doute ça le plus important : la préoccupation.
Les futurs moments de convivialité au coin du feu s’incarnent dans une série de pré-occupations. Et plus ces pré-occupations sont nombreuses, plus le bonheur du feu, sa valeur affective est intense.
Nous pourrions très bien nous contenter d’appuyer sur le bouton du radiateur pour avoir assez chaud, pour assurer notre confort. Mais si on se préoccupe de ce confort, ou plutôt si ce confort nous pré-occupe, alors il acquiert une épaisseur affective qui nous traverse de part en part. Affective en ce sens que les pré-occupations nous affectent par l’action. Et ces affections se retrouvent ensuite dans la jouissance que nous en tirons.
À partir de là je décide d’être quelqu’un de préoccupé…
Préoccupations affectives
Chercher un fournisseur sur internet, prendre rendez-vous, emprunter une voiture avec remorque et faire les allers-retours, charger, décharger, concevoir un abri, lister et trouver les fournitures nécessaires à sa construction, acheter celles qui manquent, construire un abri (mesurer, terrasser, poser, scier, visser, clouer, grimper, etc.), imaginer un chevalet de coupe, couper, fendre… la liste des activités qui conduisent au confort thermique est très longue. Et encore, j’ai acheté pas mal de choses au final, à commencer par le bois lui-même.
Toutes ces actions, dans la mesure où elles sont des préoccupations, me permettent de mieux comprendre ce qu’est un feu. Car il n’est pas qu’une combustion, un processus chimique de transformation qui libère des calories. Il est infiniment plus ici : de la croissance des arbres à la réutilisation des cendres dans le jardin, le cycle de vie du feu est immense.
À travers toutes ces préoccupations le feu m’affecte avant même de brûler : il laisse des traces, des courbatures, des égratignures, des relations humaines, des joies, des satisfactions, des découragements, et j’en passe.
Non seulement le feu m’apprend des quantités de choses que j’ignorais, non seulement il me donne aussi des choses précieuses (la rencontre avec Mike par exemple), mais en plus il les maintient vivantes. Sa combustion les ravive.
Lorsqu’il brûle, il me rappelle tout cela. Ainsi, il amplifie tout ce qu’il irradie de sa chaleur : un moment convivial avec des amis, autour de ce feu-là, est incroyablement plus intense car il a la saveur de ces préoccupations affectives.
Et réciproquement, je sais à présent que la nature même du feu est fonction de mes propres choix. Car mes préoccupations affectent le feu en fonction de ce que je décide de faire pour le nourrir . Un chalumeau acheté dans une grande surface par exemple ne mobilise pas les mêmes affects que “mon feu”.
Enfin, le souvenir de ces moments, autour de ce feu-là, affecte à son tour les préoccupations de la saison suivante. Car il faudra bien que je me réapprovisionne. Ce sera un peu différent : l’abri est construit, les 12 stères seront livrés et déjà coupés, mais on fera venir les copains pour passer le bois en barque et le ranger dans l’abri, et on partagera un tarte flambée au feu de bois…
Commence un cycle annuel où le feu fait office de moteur grâce aux préoccupations affectives qu’il suscite. C’est un cycle d’activations réciproques, qui se nourrissent et se renforcent mutuellement.
Ainsi nous entrons, le feu et moi, dans un dialogue affectif, un tourbillon d’affects, un cycle qui embrase le monde que nous habitons.
